L’hiver est bien installé dans cette région montagneuse du Nord sétifien. C’est le mois de janvier. Les monts de Takintoucht et de Bouandas ont revêtu leur manteau blanc. Si le paysage charme le visiteur, les habitants appréhendent sérieusement la saison hivernale. L’hiver pour les montagnards est synonyme de calvaire. « Nous sommes livrés à nous-mêmes dans ce coin isolé », avoue Khalil, un jeune habitant de la commune de Bousselam, sise à 80 km du chef-lieu de wilaya. La neige nous pénalise au plus haut niveau et rend notre quotidien plus difficile encore », ajoute-t-il. Routes impraticables, coupures d’électricité et épuisement des provisions font le lot de souffrances des habitants de cette commune relevant de la daïra de Bouandas. Un cas de figure qui s’applique sur toute la région nord de la wilaya de Sétif au relief montagneux.
Le spectre du froid et de l’isolement
C’est dans les cafés de Aïn Dokar, chef-lieu de la commune, que les villageois, vieux et jeunes, passent leurs jours à jouer aux dominos et à discuter de leurs difficultés quotidiennes. Le chauffage constitue l’un des plus grands casse-tête pour les montagnards. On parle souvent de la rareté de la bouteille de gaz butane et de son prix inabordable pour la majorité des familles. Cédée à plus de 220 DA, la fameuse bonbonne devient une denrée rare dès que les services de la météo annoncent des chutes de neige. Et il faut dire qu à chaque fois qu’on l’annonce, les montagnards savent que leurs villages, implantés dans leurs majorité à plus de 1000 m d’altitude, sont concernés par cette neige qui, à les entendre parler, n’est pas du tout la bienvenue. Le mazout, lui aussi, devient une denrée rare et pratiquement introuvable quand l’amoncellement des flocons blancs rend les routes impraticables. « Il m’est arrivé plusieurs fois d’aller à pied sur une distance de 7 km pour remplir un jerrican de mazout à la station-service », nous fait savoir Mohand, un quadragénaire habitant Lekseur, un hameau niché au giron de Takintoucht. Enveloppé dans son burnous rouge, notre interlocuteur ne manquera pas d’expliquer que « la majorité des gens n’ont pas les moyens de s’approvisionner suffisamment en mazout. Seules quelques familles ont les moyens de se procurer des barils de ce produit précieux, avant l’arrivée du froid ». Selon lui, le baril de 200 litres coûte pas moins de 3000 DA. Et pour se chauffer pendant tout l’hiver et le premier mois de printemps, un foyer a besoin de plus de 5 barils, nous explique-t-il encore. « A vous de faire l’addition », avoue notre interlocuteur, maçon de son état, qui n’arrive pas, dit-il, à joindre les deux bouts pendant cette période de l’année défavorable à son activité professionnelle. Interrogés sur le projet de gaz de ville qui devrait traverser la région, les villageois ont répondu presque avec dérision. « Personnellement, je ne crois pas aux promesses des autorités, même si les travaux de réalisation de ce projet ont commencé et sont arrivés jusqu’à Bouandas », nous déclare un jeune enseignant. Celui-ci ne manquera pas de nous préciser que l’alimentation en gaz de ville ne concerne que les quelques villages se trouvant à proximité du tracé. Plus informé, paraît-il, un fonctionnaire de la mairie précisera à ce sujet que « seules les habitations se trouvant à 1 km de la canalisation seront raccordées », et ce, « si le projet arrive réellement à se concrétiser », tient-il à préciser, dubitatif. L’autre point noir dont souffrent énormément les habitants de cette région a trait aux coupures de courant, très fréquentes, notamment pendant la saison hivernale. « Les coupures peuvent durer jusqu’ à 3 jours », nous dit Meziane. Celui-ci ne manquera pas de tirer à boulets rouges sur Sonelgaz qui, selon lui, « n’assume pas ses responsabilités vis-à-vis de ses clients ». Les agents de cette compagnie nationale, dit-il sarcastique, « nous ne oublient jamais quand il s’agit de réclamer le payement des factures de l’énergie électrique ». A l’en croire, Sonelgaz fait de la discrimination. « Quand la consommation augmente, quand le froid sibérien assiège tout le périmètre de Sétif, c’est toujours notre région qui fait les frais du délestage pour que les autres zones puissent être servies convenablement. »
Les forêts menacées
Un nombre non négligeable des habitants de Bousselam et des autres localités de la région nord de Sétif se chauffe encore au bois. A Bouandas, à Aït Tizi comme à Guenzet et Aït Ouartilane, on a toujours recours au bois pour se prémunir contre le froid, avons-nous appris sur place. Le couvert végétal des montagnes de la région se trouve, du coup, sérieusement menacé. D’ailleurs, à titre indicatif, le massif de Takintoucht porte les traces horribles de cette activité pourtant illégale. Les haches des bûcherons ont fortement endommagé le reste des arbres de ce mont qui fait office de frontière naturelle entre les wilayas de Sétif et de Béjaïa. Saoudi, le président de l’association de préservation de l’environnement, non encore agréée, ne manquera pas de mettre le doigt sur le danger qui pèse sur toute la région à cause du déboisement massif. « Le risque d’érosion n’est pas du tout à écarter et il pourrait avoir des conséquences très graves, pouvant aller jusqu’à enterrer les trois villages se trouvant au pied de la montagne dégarnie dans plusieurs endroits », affirme-t-il. Et d’ajouter en montrant le haut du massif : « Comme vous voyez, la montagne est abrupte, et faute de couvert végétal, le sol finira par se laisser emporter par les torrents qui le mèneront jusqu’aux hameaux implantés au pied du mont. » Pis encore, les bûcherons, nous indiquera-t-il encore, ne se contentent pas de couper les troncs, mais creusent le sol pour extraire les racines. La base d’un chêne est volumineuse et elle est considérée comme un combustible de qualité si bien qu’on ne se contente pas de couper l’arbre mais on le déracine. Farès, un autre membre de l’association, expliquera pour sa part qu’outre l’abattage des arbres, la forêt est sujette, chaque année, à des incendies provoqués, dans plusieurs cas, de manière délibérée. Selon lui, la régénération naturelle de la forêt et les campagnes de reboisement n’y peuvent rien, car certains villageois habitant près de la forêt déclenchent le feu pour faciliter leur travail de bûcheron qui commence dès la fin de l’été. Sur ce sujet, Farès nous fera savoir que « les services des gardes forestiers ne sont pas assez équipés en moyens humains et matériels pour bien protéger ce patrimoine écologique ». Aussi, ajoute-t-il : « Quand un incendie est déclaré, on attend jusqu’à ce qu’il s’éteigne de lui-même. Les pompiers les plus proches sont à Bougaâ, soit à près de 45 km d’ici. » Il est à indiquer également qu’outre la forêt, les villageois procèdent à l’abattage des arbres de leurs propres champs. Rachid, dont la survie de la famille dépend de la pension de retraite que touche sa mère, abat chaque hiver des chênes ou des frênes, plusieurs fois centenaires, que ses aïeuls lui ont laissé comme héritage. « Je n’ai pas le choix. La pension de la vieille (ndlr – sa mère) suffit à peine à assurer la nourriture. » Pour se chauffer, le bonhomme doit, chaque année, sacrifier l’un des arbres que l’on a préservé des siècles durant. « Crois-moi, je le fais à contrecœur. Je ne peux quand même pas laisser ma famille souffrir du froid ! », justifie-t-il. Saoudi nous indiquera à ce sujet que son association ne peut rien faire, car une bonne partie des villageois sont réellement contraints d’abattre ces vieux arbres qui deviennent de plus en plus rares.
Un médecin pour 20 000 âmes
En dépit des manquements précités, la région du nord de Sétif, du moins certaines de ses localités, ont vu leur quotidien s’améliorer par rapport aux dernières années. Un bon nombre de familles ont bénéficié de logements ruraux, et les écoliers disposent, depuis l’année dernière, du transport scolaire. Mais malgré ces avancées, les citoyens sont toujours sceptiques quant aux promesses des autorités locales. « Ça fait des années depuis qu’on nous a promis une maternité et une ambulance, mais rien n’a été fait. Nos femmes sont toujours obligées d’accoucher à Bouandas ou Barbacha, dans la wilaya de Béjaïa », nous indiquera Boudjemâa. Parlant toujours de la santé, Boudjemâa nous révélera qu’il n’y a qu’un seul médecin généraliste pour les quelque 20 000 âmes que compte la commune de Bousselam. Et de renchérir : « Imaginez ce qu’on doit faire quand on a un malade ou une femme qui accouche quand la neige coupe les routes et nous empêche carrément de sortir de nos terriers ! » Se voulant plus convaincant, il nous fera savoir que « lors de l’hiver de l’année 2004, la région a été coupée du monde pendant toute une semaine, quand la neige a dépassé un mettre de hauteur dans plusieurs endroits de la commune, à l’instar de Izaâtiten et Tarzout ». Selon lui, le dispensaire que compte la commune avec son médecin et ses deux infirmiers ne sert presque à rien, quand on sait qu’il n’est pas doté du matériel médical nécessaire. « Ils n’ont même pas une ambulance pour évacuer les malades vers les d’urgences », dénonce-t-il. Notre interlocuteur, chômeur depuis sa sortie de l’école, il y a 10 ans, ajoute : « Vous êtes passé par la route reliant Bouandas à Bousselam ? Il l’ont refaite il y a quelques mois seulement. Vous avez vu le gravier qui commence à se détacher de la chaussée et les cratères qui commencent déjà à se former ! » « C’est de l’argent gaspillé car il n’y a pas de contrôle et de suivi sérieux de la réalisation des travaux », lâche-t-il furieux.
Farouk Djouadi
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